LE DESESPOIR DU PEAU ROUGE

 

Un notable est mort d’une crise cardiaque dans la cabine d’un photomaton.

En analysant les quatre  portraits-minute, on s’apercevra du caractère abrupt de l’événement : le menton a disparu, la tète s’est aplatie jusqu’au  niveau des yeux, la bouche stupide et édentée pousse un cri muet. L’expression horrifiée du bonhomme flirte curieusement avec la caricature de l’abstraction.

Note d’humour  demi-deuil : la cravate s’est élargie comme un bavoir.

Le personnage livartowskien, peint en contre-plongée sur fond noir, est archétypal. J’y vois un mélange d’Orwell et de Brecht, avec un clin d’œil à Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola. Sa stupeur vient de ce qu’il se découvre à l’interface du normal et de l’anormal. D’un seul coup, dans le miroir de mort que lui tend le peintre, sa vie à basculé…

Livartowski est un champion de la défiguration. Il aime le grotesque, l’opaque, et se moque du « beau métier ».

Aux techniques efficaces et commodes, en partie hérites de Nicolas  Wacker, il demande d’abord de  l’épaisseur et de la fulgurance, afin  d’arrêter  l’image au bon moment : juste avant qu’il ne soit trop tard.

Des sources ? Des influences ? Bien entendu. Il serait presque simple d’en dresser un catalogue raisonné où se côtoieraient – hellzapoppinesquement – Hara-kiri et Goya Soutine et Jean-Pierre Mocky, Dubuffet et le Dr Spitzner. Mais, tout le monde ayant des ancêtres, la litanie des références, avec des odeurs de cuistrerie, reduit l’ouvre à un improbable cassoulet et demeure impuissante à en approfondir le mystère. Le héros livartowskien, d’ailleurs, avec son coté «  Maman, j’ai peur ! », défie les lois de l’hérédité et de la pensée discursive.

Il est déjà, en naissant, le cadavre de sa réussite, c’est-à-dire un comique caduque, un clone bourgeois, un cauchemar urbain en costume trois pièces.

Livartowski est un peintre de noces tragiques et d’accouchements difficiles. Ses enfants sont des modèles réduits d’adultes et ses militaires, avec ou sans lunettes à la Jaruzelski, sont comme des jouets pour enfants méchants.

Ses femmes semblent condamnées à la reproduction sociale et ses petites filles, qui louchent généralement, portent des nœuds dans les cheveux, innocemment.

Cette anthropologie panique me fait penser à une blague philosophique : « Cela se passe au bord de la mer. Une maman-Centaure, regarde don fils s’ebrouer dans les vagues. Elle sourit, puis, triste, tout à coup, se tourne vers le papa-Centaure, son mari : « Et dire qu’il faudra lui avouer un jour qu’il n’est qu’un mythe ! »

Personnages glauques en quête d’auteur, désespoir du Peau Rouge ( les hommes n’ont pas de scalp), hérauts des banquets et de la rétine télévisuelle, bouches d’ombre et d’effroi, porteurs de médailles et d’insomnies, marchand de vain, carambouilleurs, couilles-tristes, coprolithes, les voilà tous réunis sur la même photo. Ils ont l’air de frères jumeaux, et voudraient nous faires croire que l’artiste refait toujours le même tableau…

Erreur !  L’image trouve justement son sens dans la série, la répétition. A chaque toile, Livartowski, tel un voleur chinois, déplace insensiblement son objet. Sa vérité se trouve surement dans le rapport des tableaux entre eux, c’est-à-dire dans la peinture.

Jacques  MEUNIER

Mars 1989

Jaques MEUNIER – Journaliste au « MONDE »

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